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Mercredi 17 septembre 2008

A la Saint Renaud, c'est chaud !


Bonjour aux RG, Gendarmes, Policiers, Douaniers, Journalistes, Agents du Fisc, Partis politiques et autres voyeurs de tout poil !...


Bonjour aussi à ceux qui ne passent jamais par là : mes parents, ma voiture, ma première cigarette et l’ours en peluche de ma tendre enfance.

 


261ème jour de l’année.


Après avoir traité ces derniers jours de l'actualité, je vous invite à découvrir une nouvelle catégorie. Certains font des nouveaux blogs, moi je fais des nouvelles catégories. La dernière née se prénomme "Tranches de vie". Il s'agit - en toute modestie - de courtes histoires imaginaires. Une catégorie que j'étofferai (ou pas) en fonction de son succès et de mon humeur.

Voici donc : La baguette d'Agathe


 

-          85 cts d’euros, lui sourit Agathe en lui tendant la baguette « bien cuite » commandée.

Roland fouille dans le feuillet central de son portefeuille en cuir. Il retire l’un des deux billets de 20 euros fraîchement tiré du distributeur de la rue Mazel - artère centrale de la ville de Verdun - et le tend à la dame de 42 ans au brushing impeccable.

-          Je n’ai pas de monnaie, annonce t-il, penaud en guise de réponse.

-          Ne vous en faîtes pas Monsieur.


Le tiroir caisse ouvert, Agathe calcule mentalement la différence et lance ses doigts à la quête des 19,15 euros qu’elle doit lui rendre. Machinalement, ses doigts s’agitent dans les différents casiers en plastique noir de son monnayeur.

-          Et voilà qui font 20 ! annonce t-elle fièrement à l’adresse de Roland.

Contrairement à sa salariée, qui fêtera d’ici 15 jours ses 26 printemps, elle n’a nul besoin de la machine enregistreuse pour calculer la somme à rendre. Le calcul mental c’est son truc. Ca l’a toujours été d’ailleurs. Certes ces dix-sept dernières années passées derrière le comptoir de la Boulangerie « Agathe’s store » l’ont entraînées à cet exercice. Son BAC C obtenu avec une mention « bien » ainsi que ses deux années en IUT de comptabilité également.


C’était il y a vingt ans très exactement. En cette année 1988, Agathe rêvait de devenir expert-comptable. Un métier honorable même s’il ne figure pas sur le podium des métiers qui font rêver les adolescentes. Car c’est bien dès l’âge de 15 ans qu’Agathe avait fait ce choix singulier.

 

Tout était parti – paradoxalement – d’un cours de Français. Le fameux cours du professeur Julien Villard, mieux connu sous le pseudonyme de "Juju" pour les élèves. Il faut dire que Juju était proche de ses élèves et sa gueule de minet ne laissait aucune des adolescentes du lycée indifférente. Des cheveux couleur sable et un regard océan suffisaient à faire naître des évasions insulaires à ces demoiselles aux hormones sensibles.


Agathe à l’époque n’était ni belle ni laide. Elle avait la beauté de sa jeunesse, une allure élégante, des épaules plus développées que sa poitrine, conséquence de longues années de natation. Ses cheveux bruns mi-longs dénotaient avec la peau laiteuse de son visage. Ce matin de novembre, un mardi, alors que Juju relisait une dernière fois le texte qu’il avait choisi comme support de l’hebdomadaire dictée surprise, Maximilien, l’intello boutonneux de la classe, avait levé le doigt et interpellé le beau professeur :

-          Qu’est-ce qu’un expert-comptable Monsieur ?

-          Qui peut répondre à Maximilien avait répondu du tac au tac, Julien

Devant le silence de la classe, il reprit.

-          On finit de relire, je ramasse les copies et je vous explique cela après reprit il pour interrompre le silence de l’ignorance de la classe. Et il s’exécuta.


Comme à son habitude, il alla s’asseoir sur l’une des tables des élèves. Une vielle manie. A chaque cours, il avait pris l’habitude – depuis qu’il enseignait – à venir au contact direct de ses élèves comme pour désacraliser l’enseignement. Plus qu’un cours, il aimait avoir cette relation au plus proche de ses élèves persuadé que l’information ou l’explication ne serait ainsi pas altéré pas une virtuelle distance spatiale ou sociale.


Ce jour là, c’est sur le rebord de la table d’Agathe que son choix se porta. Ce fut la première fois. Alors qu’il se lança dans une explication complète et illustrée de plusieurs exemples sur la définition du mot « expert-comptable », l’esprit et le regard d’Agathe se dispersèrent. Après un sentiment initial de surprise, c’est la timidité qui avait pris le dessus et se matérialisa par la pigmentation de ses joues d’accoutumée si blanche. La proximité si soudaine et si naturelle du professeur avait eu raison de l’indifférence qu’elle feignait d’avoir à son égard auprès de ses camarades de classe.

Son regard passait de la cuisse musclée posée nonchalamment sur sa table - à quelques centimètres de ses doigts - et cachée sous le tissu en jean’s à ses doigts fins et longs qui semblaient dessiner dans l’air au rythme des explications de son propriétaire. Le jeune professeur, qui n’avait pas encore fêté ses 26 ans, avait une voix chaude et bien posée. Une voix douce et tendre. Une tendresse qui emprisonna l’esprit d’Agathe en l’invitant au voyage. Un voyage dans une île lointaine et déserte. Une île au bout du monde où la seule activité du soleil était de chauffer quotidiennement la longue étendue de sable fin. Un sable bien sec qui épousait parfaitement le corps de Julien, sous le poids de celui d’Agathe qui aimait après quelques mouvements dans l’eau s’étendre ainsi. Une position qui lui permettait de pouvoir poser chacune de ses mains sur chacune des oreilles de son amant afin de le couper du monde et le concentrer exclusivement sur les baisers dont elle l’inondait. Des baisers qu’elle aimait prolonger avec la langue. Des baisers qu’elle renouvelait sur la poitrine nue et puissante de son beau professeur. Des baisers qu’elle allait – pour le plaisir de l’autre et du sien – prolongeait plus bas. Sur le nombril, puis sur le sexe de Julien. D’abord à travers le maillot de bain avant que ce dernier ne finisse – à l’instar du sien - froissé à quelques centimètres de leurs corps enlacés.

-          En fait voyez-vous Agathe…


Brutalement Agathe rouvrit les yeux. Quittant son voyage virtuel son regard trouva celui du professeur, toujours à moitié assis sur sa table. Perdue. Perdue et déçue. Perdue et honteuse. Perdue en se demandant ce qu’elle faisait là sur cette chaise, dans cette classe, ne ressentant plus la chaleur du soleil sur son dos. Déçue de comprendre qu’il ne s’agissait que d’un rêve. Honteuse en pensant que le regard océan du professeur pouvait deviner les pensées d’Agathe au moment où ses lèvres se fermeraient tendrement sur le sexe rigidifié par le plaisir.

-          … J’aurai aimé être expert-comptable !


C’est ainsi qu’il termina sa longue explication du mot inconnu, qui le restait du coup pour Agathe. Une phrase en guise de conclusion que le professeur agrémenta d’un sourire ravageur. Un sourire qu’Agathe s’appropria immédiatement comme s’il n’était destiné qu’à elle seule. Une phrase et un sourire qui semblait vouloir lui dire : « Fais moi plaisir ma princesse. Sois expert-comptable. Fais le pour moi. Pour que nous nous retrouvions. Pour que nous puissions prolonger à jamais nos ébats sur cette plage lointaine et déserte». De ce jour là, fini les rêves de vétérinaire, de grand docteur, les reportages à l’étranger. Agathe serait expert-comptable. Elle se prit immédiatement d’une passion effrénée pour les chiffres et le calcul.


Son DUT de comptabilité en poche, elle pensait bien se lancer à la recherche de Julien, le sortir de l’étau de l’Education nationale et ouvrir avec lui son propre cabinet. Mais faute de retrouver Julien, elle trouva Thomas qui allait prochainement hériter de la boulangerie familiale. Cette boulangerie qu’un jour tous deux – après la naissance de leur fille Violaine - ils réaménageraient avec goût. Avec un beau comptoir en acajou derrière lequel Agathe rendrait la monnaie à des clients qui lui tendraient des billets et qui lui permettraient de prolonger encore sa science du calcul mental, née au cours d’une matinée de novembre dans un lycée meusien.

 

Roland empocha les 19,15 euros de monnaie et salua la boulangère en tenant dans sa main droite la baguette d’Agathe.


Allez Lucette, à table !

 

par Lucette publié dans : Tranches de vies
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